Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Analyse,critique et interprétation des oeuvres littéraires.

LES MYTHES DANS LE RECUEIL ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

Publié le 14 Octobre 2009 par Fatima EL BOUANANI in Vers

  1. LES MYTHES GRECS
    1. LES DIEUX

 

Les dieux cèdent chez Apollinaire à un processus de dégradation. Ils commencent divins, immortels, doués de tout ce qui leur conserve leur statut comme dieux, puis ils deviennent des êtres normaux identiques aux humains avant qu’ils ne perdent définitivement leurs attributs divins.

Paris sous la révolution devient un dieu qui se désaltère « […] avec les divines paroles »[1]. Ce Paris-dieu a le droit à partager les sacrifices exactement comme les dieux grecs. C’est pourquoi le poète s’y adresse : «  Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties »[2]. Les divinités ont encore ce caractère divin qui est la prophétie qui leur permet d’être au courant de tout ce qui se déroule. Ils sont témoins de la douleur du poète. C’est exactement le cas des « […] satyres et les pyraustes »[3] et des « […] égypans […] »[4].

Ensuite la baguette magique d’apollinaire humanise les dieux. Ils s’aiment et s’embrassent comme c’est le cas de «  Mars et Vénus […] »[5] qui « […] s’embrassent à bouches folles »[6]. Ils dansent comme c’est le cas de beaux dieux roses qui « […] dansent nus »[7] dans un spectacle auquel participe Pan qui « […] sifflote dans la forêt »[8]. Ils fêtent des noces tel est le cas des dieux de Sept épées qui se servent du deuxième qui « Est un bel arc-en-ciel joyeux »[9].

Apollinaire va ensuite jusqu’au bout dans ce processus d’humanisation .Ces dieux n’exercent pas seulement des activités humaines mais ils acquièrent  leurs caractères : ils perdent ce qui les distingue : l’immortalité. Ils sont condamnés à la mort dés leur enfance. C’est également le cas « […] d'enfants-dieux qui vont mourir »[10] de Merlin et La Vieille Femme, comme c’est le cas aussi des dieux du paysage spectaculaire qui se transforme en paysage funèbre avec la mort des dieux qui y assistent :

Beaucoup de ces dieux ont péri 
C'est sur eux que pleurent les saules 
Le grand Pan l'amour Jésus-Christ 
Sont bien morts et les chats miaulent
[11]

Les dieux apollinairiens acquièrent enfin une banalité. Tout sentiment qui surmonte l’homme devient en lui-même un dieu. Ainsi le malheur devient un dieu à mauvaise apparence. Il est pâle aux yeux d’ivoire  dont les prêtres lui présentent ses victimes pleurant inutilement. Son ombre à lui devient dieu voire dieu-en-chef mais de « […] mes dieux morts en automne »[12]. L’adjectif possessif « mes », qui fait passer ces dieux pour des propriétés privées, nous pousse à se demander sur ce que représentent ces dieux morts en automne. Représentent-ils ses rêves ou ses espoirs. L’amour lui aussi devient un dieu à qui croit ardemment apollinaire. Il est Dieu de sa jeunesse, mais qui est malheureusement « […] devenu mauvais »[13]. L’amour a aussi les puissances et la volonté divines. Il est dieu du feu et des poètes :

Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes

L'amour qui emplit ainsi que la lumière

Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes

L'amour veut qu'aujourd'hui mon ami André Salmon se marie[14]

Les dieux et déesses grecs sont fort présents dans Alcools mais tout en cédant à ce processus de dégradation. Ainsi Zeus, Athéna, Hermès, Amphion, Pan, Aphrodite et les autres dieux figurent dans Alcools d’une manière explicite ou allusive.

 

  1. LES HÉROS
  2. ULYSSE

 

Ulysse revient sur son pays après long voyage aventureux. Il trouve le monde familier qu’il a laissé fidèlement à son attente y compris sa femme et même son vieux chien qui de lui se souvient. Il en va de même pour le roi de Sacontale qui a trouvé sa femme pâlie d’amour à son attente. La pensée à ces rois heureux le rend triste. Elle lui rappelle l’infidélité de sa bien-aimée :

J'ai pensé à ces rois heureux 
Lorsque le faux amour et celle 
Dont je suis encore amoureux 
Heurtant leurs ombres infidèles 
Me rendirent si malheureux
[15]

Mais cette bien-aimée est digne de toutes souffrances que l’on puisse sentir pour elle. « Pour son baiser les rois du monde » [16]  vendraient leurs ombres.

 

  1. ORPHÉE

 

Orphée, aux pouvoirs mystérieux à convaincre, est évoqué dans Le Larron. Celui-ci, accusé d’un vol de fruits, devrait avoir « […]  la voix et les jupes d'Orphée »[17] pour être entendu par les juges.

Dans le Poème lu au mariage d’André Salmon, Apollinaire évoque son passé lorsqu’il était avec son ami Salmon au temps de leur jeunesse des pèlerins de perdition. Ils se sont « […] rencontrés dans un caveau maudit »[18]. Ils étaient trompés, perdus et ivrognes que «  La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d'Orphée »[19]. Ce regard de la table et les verres, identique à celui d’Orphée, les font passer pour Eurydice. Ils sont perdus à jamais et ne sauront sortir de cette perdition. État dans lequel le poète et son ami sont encore plongés. Ils reçoivent toujours le regard orphéonique des verres : « Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard d'Orphée mourant  »[20]. Mais le regard cette fois-ci est différent ce n’est pas le regard interdit qui a fait perdre à jamais Eurydice dans les ténèbres des enfers. C’est le regard d’Orphée expirant cette fois-ci. L’allusion à ce mythe est présente aussi dans les Fiançailles IV par le regard en arrière. Le poète a « […] eu le courage de regarder en arrière » [21] pour pleurer  les cadavres des jours  disparus. C’est un arrêt voire un recule nécessaire pour recommencer.

 

  1. AUTRES HÉROS ET HÉROÏNES

 

Icare qui cherche avec son père Dédale à fuir la sanction divine en s’emparant d’ailes de cire et de plumes semblables à ceux des oiseaux, finit par tomber en oubliant l’avertissement de son père de ne pas s’approcher de la mer qui lui ôte ses ailes artificielles. Cette image est évoquée dans Zone pour prouver la capacité de l’avion qui réussit là où échoue Icare. Celui-ci se trouve, avec d’autres personnages mythiques obligés de flotter «  autour du premier aéroplane »[22]. Dans Fiançailles III, Icare tente toujours de voler, de s’élever cette fois-ci « […] jusqu’à chacun […] » [23] des yeux du poète.

Le poète, souffrant de son amour, a un cœur et une tête qui se vident à la suite d’un effort surhumain car « Tout le ciel s'écoule par eux »[24]. Cette énergie qui fait écouler le ciel lui vaut un effort de Sisyphe. Il est comme les Danaïdes condamnées à remplir des tonneaux sans fond : «O mes tonneaux des Danaïdes »[25].

Les Amazones aussi sont présentes à partir des immigrants de Zone qui accomplissent des taches féminines renversant ainsi les rôles sociaux : « Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants »[26].

 

 

  1. CRÉATURES MYTHIQUES
  2. LES SIRÈNES

 

À l’instar des dieux les Sirènes cèdent à ce processus de dégradation. Elles apparaissent fortes douées de leurs pouvoirs maléfiques qui les perdent graduellement avant qu’elles ne finissent faibles, fragiles et pitoyables pour disparaître à la fin.

Les regards de l’amoureuse ont un effet de Sirènes. Ils trainent les étoiles « […] dans les soirs tremblants »[27]. Ces yeux deviennent une mer profonde qui assimile les Sirènes. Celles-ci « […] nageaient […] » [28] dans ses yeux. Le poète se trouve aussi victime des Sirènes vers lesquels il a rampé : « Sirènes j'ai rampé vers vos »[29].

Les Sirènes commencent ensuite à perdre pas devant d’autres phénomènes mystérieux qui leur surmontent tel la révolution française. Elles ont perdu « […] le regard lumineux […] » [30] qui « [...] trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là »[31]. Ce regard a quitté à jamais l’écueil « Où chantaient les trois voix suaves et sereines »[32]. Ces créatures mythiques au cœur de rocher se trouvent prises par la pitié pour les deux amoureux dont les « […] baisers mordus sanglants » [33] font couler les larmes de « […] nos fées marraines »[34].

Après avoir été humanisées et perdu leurs puissances maléfiques, elles deviennent de belles créatures qui fascinent le poète qui finit par aimer leurs « […] yeux Les degrés sont glissants » [35].La dégradation atteint son apogée avec la perte de la vie : « Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes »[36].

La dégradation des sirènes symbolise la dégradation, la décadence et le déclin de la femme, muse de la souffrance du poète. Cette volonté sincère à mettre terme à leur vie n’est qu’un essai désespéré à mettre fin à l’influence de la femme, cause de tous ses maux.

 

  1. PHÉNIX

 

Cet oiseau mythique « […] ce bûcher qui soi-même s'engendre »[37]  est présent dans le spectacle aérien de l’avion pour témoigner de la capacité de la nouvelle découverte. Tous les oiseaux, réels ou fictifs, réduits à l’impuissance « Fraternisent avec la volante machine »[38]. Dans la chanson du Mal-Aimé, Apollinaire compare son amour, qui émerge sitôt immergé, au « [...] beau Phénix s'il meurt un soir »[39] le lendemain « […] voit sa renaissance »[40]. Le poète lui-même s’identifie au phénix dans la mesure où il renaît après

avoir été brulé : « Voici le paquebot et ma vie renouvelée »[41].

Le poète devient lui aussi phénix. Il est  porteur du soleil : « Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses »[42]. C’est ce rapport avec le feu qui le dispense de la dégradation apollinairienne ou c’est son caractère renouvelé. En effet Apollinaire, s’identifiant au Phénix, aspire à un renouvellement ou à une renaissance dans une autre vie, avec une autre identité à moins qu’il ne soit bâtard ou anonyme, qu’il ne soit rejeté par les femmes, par la société et par lui-même.

 

  1. SPHINX

 

Le larron chrétien devient une figure de la mythologie grecque. Il est issu d’une union d’un monstre et d’une nuit : « Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit »[43]. C’est exactement le malheur du poète, fruit d’une relation illégitime. Il est lui aussi né dans la nuit, dans l’anonymat.

 Dans Le Brasier Ш, qui évoque un temps futur ignoré, « […] le troupeau de sphinx regagne la sphingerie »[44]. C’est cette crainte de l’inconnu qui nous prend souvent. Crainte justifiée car les acteurs de cet avenir seront « Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles »[45] qui dominent les hommes. Ils « Donnent des ordres aux hommes apprivoisés »[46].

 

  1. AUTRES CRÉATURES MYTHIQUES

 

Les créatures mythiques jonchent Alcools : les elfes, génies symbolisant les forces de la nature, mêlent leur rire au vent nocturne en se moquant d’Attys, jeune époux de Cybèle, la déesse phrygienne : « C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont raillé »[47].

Les cygnes mourants, ces oiseaux où se refuge l’âme d’Apollon, dieu de  la musique, sont ici ni chanteurs ni mortels. Par contre, ils « […] étaient immortels et n'étaient pas chanteurs »[48].

L’Hydre, ce serpent à sept têtes qui repoussent sitôt coupées, est évoqué dans vendémiaire : la nuit revient « Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver »[49].

Les Centaures semblent dépourvus de leur caractère monstrueux. Pourtant ils mènent une vie semblable à celle des chevaux : ils produisent un « […] hennissement mâle »[50] et vivent «  dans leurs haras »[51].

 

 

 

 



[1] Guillaume Apollinaire, Vendémiaire, Alcools, Gallimard, Paris, 2008, p.236

[2] Ibid

[3] Guillaume Apollinaire,  La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p.51

[4] ibid

[5] Guillaume Apollinire, Aubade chantée à Lætare un an passé, Ibid, p.46

[6] Ibid

[7] Ibid

[8] Ibid

[9] Guillaume apollinaire, Les Sept Epées, Ibid, p.54

[10] Guillaume apollinaire, Merlin et la vieille Femme, Ibid, p.131

[11] Guillaume Apollinaire, Aubade chantée à Lætare un an passé, Ibid, p.47

[12] Ibid

[13] Ibid

[14] Guillaume Apollinaire, Poème lu au mariage d’André Salmon, Ibid, p.110

[15] Guillaume Apollinaire, Poème lu au mariage d’André Salmon, Ibid, p.44

[16] Ibid

[17] Guillaume Apollinaire, Le Larron, Ibid, p.138

 [18]Ibid

[19] Ibid

[20] Ibid

[21] Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles IV, Ibid, p.201

[22] Guillaume Apollinaire, Zone, Ibid, p.33-34

[23] Guillaume Apollinaire, Les FiançaillesIII, Ibid, p.200

[24] Guillaume Apollinaire, Voie Lactée, La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p.51

[25] Ibid,

[26] Guillaume Apollinaire, Zone, Ibid, p.37

[27] Guillaume Apollinaire, Voie Lactée, La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p.50

[28] Ibid., p.50

[29] Guillaume Apollinaire, Lul de Faltenin, Ibid, p. 141

[30] Guillaume Apollinaire, Vendémiaire, Ibid, p.237

[31]  Ibid

[32] Ibid

[33] Guillaume Apollinaire, Voie Lactée, La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p.50

[34] Ibid

[35] Guillaume Apollinaire, Lul de Faltenin, Ibid, p142

[36] Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles VI, Ibid, p.205

[37] Guillaume Apollinaire, Zone, Ibid, p.34

[38] Ibid

[39]  Guillaume Apollinaire, La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p.35

[40]  Ibid, p.35

[41] Guillaume Apollinaire, Le BrasieII, Ibid, p.158

[42]  Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles III, Ibid, p.200

[43] Guillaume Apollinaire, Le Larron, Ibid, p.134

[44] Guillaume Apollinaire, Le BrasieIII, Ibid, p.159

[45] Ibid,  p.160

[46] Ibid

[47] Guillaume Apollinaire, Vent Nocturne, Ibid, p.140

[48] Guillaume Apollinaire, Le Brasier II, Ibid, p.157

[49] Guillaume Apollinaire, Vendémiaire, Ibid, p.238

[50] Guillaume Apollinaire, Le Brasier, Ibid, p.155

[51] IbidI.      

Commenter cet article

anti snoring devices 11/02/2014 08:13

You have shared such interesting as well as informative posts about various mythologies, gods and creatures. Excluding phoenix, all the information is new to me. We can find many similar things in Indian mythologies as well. Thanks for the read!

valentini 20/01/2012 15:35

Vie de chien

La vie que j'ai menée, m'a laissé sans modèle.
Suis-je le messie qu'annonçait la prophétie?

Le brouhaha, ah, ah, ah, laisse la place au silence.
Tous ou presque me regardent avec un drôle d'air.
Un air entendu, je ne sais plus combien de fois!
Tellement, tellement, qu'il en devient ahurissant.
À preuve cet exemple concordant le plus récent,
de Téhéran à Jérusalem, l'accord est général:
il est fou! Le sentiment que j'ai de moi se confirme.
La prophétie dit que j'apporterai la paix sur terre.
Elle a même prévu une mise en mort, soignée,
pour compenser le trou du budget militaire.
Et donc opérée dans les règles de l'art qui satisfait
aux règles communes à toutes les religions.
Au calcul rationnel, le scalpel, aux patients,
(pensez à prendre rendez-vous), la prière.
J'accepte, je consens, je dis oui à l'Apocalypse.
La mort n'est rien. L'amour n'a pas de prix.
Le messie se sépare de tous les maquignons.
Radical à dessein, il ne discute pas le bout de gras.
D'ailleurs, quel poseur-laveur de carreaux riches
témoignera qu'il m'a vu à Camp David ou Oslo?
J'entends une explosion. Après la joie, la haine.
Tout va bien. Je viens de franchir le mur du son.
Cette fois, j'ai l'absolue certitude de moi-même.
La prophétie atteste que je descendrai du ciel
au milieu des flammes. Personne ne me reconnaîtra.
Le monde entier s'unira dans l'unanime humanité.
Il verra en moi, l'adversaire qu'il attendait.
Je n'ai pas peur. Je suis le peintre sans pinceau
qui oeuvre au noir du miroir. Qu'imaginiez-vous?
Que le messie n'a pas prévu de porte de sortie?
Eh bien! Regardez-vous! C'est vous, la porte.

Fathia.Nasr 11/01/2010 20:17


Bonsoir Hafssa, je passe te souhaiter une bonne semaine, je viens d'entrer à la maison, j'ai fait une longue marche sur la côte de Aîn Diab, je reviendrai plus tard pour lire tes derniers articles,
je te souhaite une bonne soirée, bises.


Fathia.Nasr 03/01/2010 18:28


Bonsoir HAFSA, merci d'avoir pensé à moi pour la nouvelle année et visiter ma page, je te souhaite tout l'amour, le bonheur, la bonne santé pour cette année et toutes les années qui viendront,
bises