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Analyse,critique et interprétation des oeuvres littéraires.

LES MYTHES DANS LE RECUEIL ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

Publié le 18 Octobre 2009 par Fatima EL BOUANANI in Vers

LES MYTHES JUDÉO-CHRÉTIENS

   1. LA RELIGION CHRÉTIENNE 

 

       Le Christianisme n’échappe pas au processus de dégradation auquel cèdent les autres mythes. Ainsi Apollinaire le fait présenter comme résistant à l’ancienneté qui touche tous les aspects de la vie, même les choses les plus modernes. Alors que « [...] même les automobiles ont l'air d'être anciennes »[1], on trouve que « La religion seule est restée toute neuve la religion »[2]. Ce qui fait que l’Européen le plus moderne est le Pape Pie X.

        Une religion de tels caractères entraine la fierté à ses adeptes et non pas la honte. C’est pourquoi le poète se fait des reproches d’éprouver la honte d'entrer dans une église et de s'y confesser. Reproches justifiés car la religion dont parle le poète n’est plus naïveté, c’est une évolution culturelle. La prière devient ainsi un genre littéraire très soutenu qu’est la poésie : «  Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux »[3]

           Cette analogie entre la religion et le développement industriel et culturel les met sur le point d’égalité. Tous deux constituent une évolution voire une modernité. Sans perdre sa foi ardente, Apollinaire s’élance dans la louange du Christianisme : « C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche »[4]. Le caractère mortel du Dieu met en question cette foi chrétienne et nous pousse à se demander sur les vraies intentions du poète. C’est alors que l’image se clarifie : il parle d’autre chose que le Christianisme. Il parle d’une découverte qui a bouleversé toutes les raisons : c’est l’avion auquel le poète attribut tous les pouvoirs mystérieux du Christ et des prophètes judéo-chrétiens. C’est ainsi que le Christianisme commence à perdre toutes ses qualités au profit de la nouvelle religion. À partir d’ici, il est fort honteux d’exercer le culte d’une religion conçue dépassée et ancienne. Il a donc fort raison de critiquer les chrétiens : « Ils croient en dieu, ils prient les femmes, allaitent les enfants »[5]. Les croyants deviennent, alors, source d’ironie. Ils perdent leur virilité. C’est ainsi que le christianisme, jugé comme la religion des misérables, expire :

A dieu A dieu

 Soleil cou coupé [6] 

          Ce soleil au cou coupé symbolise la mort du christianisme dans notre monde, car personne n’y croit. La Lorely qui venait prier l’évêque pour mettre fin à sa séduction qui nuit aux autres, refuse la démence au couvent des religieuses : « La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres »[7]. Elle préfère la mort que l’aliénation religieuse. Le christianisme devient une religion rejetée parce qu'elle bride l’amour qui devient lui-même la religion d’Apollinaire.

 

2. LE CHRIST

 

          Toujours fidèle à sa démarche, Apollinaire fait subir Le Christ le même processus de dégradation. Il est d’abord le prophète aux miracles évangéliques à qui s’identifie le poète. Celui-ci a des pouvoirs surhumains qui le rendent capable de dévoiler les secrets, de prévoir tous à propos des autres, de leur vie, leurs sentiments, et leur avenir. Il lui suffit d’entendre le bruit des pas « Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise »[8]. Il est aussi doué de ce pouvoir de ressusciter les autres. Cette identification, si mythique qu’elle soit, est nécessaire pour Apollinaire.

           Ceci ne lui empêche pas de réfuter et de nier la souffrance du Christ : « As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani »[9]. Interrogation qui implicite une négation. C’est une démarche argumentative qui commence par annoncer l’antithèse et la réfuter pour aboutir à la thèse : « Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez »[10]. Saignement du aux parfums violents des fleurs. Cette expérience de suer du sang le fait passer pour un Christ. Il est Christ élu non par Dieu, mais par les vœux des amantes.

 

 3. LA RÉSERRUCTION

 

             Les morts se mettent ressuscités non pas à la fin de ce monde, c’est bien avant cette date. La résurrection des morts se fait dans une apocalypse tout à fait différente de celle du christianisme et « Avec des mines de l'autre monde »[11] qui se diminuent peu à peu. Leurs visages et leurs attitudes deviennent moins funèbres. Et les choses regagnent leurs aspects normaux. L’apocalypse qui mettra fin à ce monde donne, ici, accès à la vie qui continue comme si la mort n’est qu’un sommeil. Les ressuscités joyeux de retrouver leurs ombres, et, après avoir exprimé leur reconnaissance et leur tendresse envers le Sauveur, le poète, partent avec lui se réjouir de leur vie : ils se promènent, dansent, fêtent, et s’aiment aussi. C’est également le cas d’«Une morte assise sur un banc »[12] qui laisse un étudiant, agenouillé à ses pieds, lui parler de fiançailles. Les morts tombent amoureux des vivantes, les vivants aiment des mortes. Ayant terminé leur promenade, les vivants sont entrés chez eux, les morts ont regagné leur cimetière.

        La mort chez Apollinaire suit la démarche inverse : la mort est d’abord une absence, ensuite une égalité entre les morts et les vivants, avant que ces derniers ne reculent devant les autres : les morts. La mort ne prive pas les êtres humains leur habilité, par contre ils sont supérieurs en danse et en tous les domaines. En plus, elle les débarrasse de leurs contraintes, rien n’est impossible pour eux. La résurrection chez Apollinaire est tout à fait particulière : les bornes entre la vie et la mort s’anéantissent. La mort n’est plus une fin, elle est tout simplement un voyage touristique qui te ramène dans une belle résidence, dans une auberge de luxe. C’est dans ce sens que le cimetière devient un beau jardin plein de saules gris et de romarins. On y reçoit même des amis enterrés « Ah! Que vous êtes bien dans le beau cimetière »[13].

            La voie entre la vie et la mort n’a plus un seul sens, elle a deux sens. C’est alors que le retour à la vie devient possible : « Et des mortes parfois voudraient bien revenir »[14]. Possibilité marquée par le biais du conditionnel. De plus l’image se controverse. La vie devient elle-même une perte plutôt que la mort. Elle est un risque que les morts craignent pour leurs enfants : « Oh! je ne veux pas que tu sortes »[15] ainsi s’écrit une morte à son enfant mineur, incapable de percevoir les dangers de la vie. N’ayant pas obéi, l'enfant a été perdu, voire, il a vécu. Et voilà que la maman le pleure.

Après l’égalité, la voie se trouve ouverte devant la vie pour marquer sa supériorité. La mort devient une purification car il n’ya rien qui vous élève « Comme d'avoir aimé un mort ou une morte »[16].

 

 4. LE LARRON

 

          Le Larron présente l’un des deux larrons pendus avec le Christ sur la croix. Alors que l’un d’eux a insulté le christ, l’autre a pris part avec lui, reprochant à son camarade son impolitesse avec le Seigneur. C’est de ce dernier que parle le poème en présentant une scène de procès juridique de ce larron accusé de vol de fruits. Celui-ci ayant avoué son crime, il réclame la justice explicitant sa crainte d’avoir des tortures « Injustes si je rends tout ce que j'ai volé »[17]. Affirmation qui met en question cette justice qui traine des tortures et non pas des sanctions. Le larron, qui se voit invité à s’identifier, reconnaît sa vraie identité : « Et le larron des fruits cria Je suis chrétien »[18]. Reconnaissance qui suscite les rires même de son camarade.

         Non cru, anonyme, il est condamné à l’errance, puisqu’ il n’a pas de place dans ce monde : « Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre »[19]. Le christianisme, quoique médiocre puisqu’il ne peut assurer une identité : « Tu n'as de signe que le signe de la croix »[20], le rejette aussi car « […] la triade est mâle et tu es vierge et froid »[21]. Étant anonyme, rejeté, inclassable sexuellement, sans identité, sans racines, le larron incarne le malaise existentiel d’Apollinaire, souffrant tout ce qu’on a cité.

 

 5. JEAN-BAPTISTE

 

          Jean-Baptiste est exécuté par Hérode. Salomé, sa nièce, vient demander sa tête de son oncle, essayant de le séduire par la danse, promettant de danser « […] mieux que les séraphins »[22]. Cette disposition à danser mieux que les anges émane de sa volonté à obtenir cette tête chère d’un prophète qui a osé reprocher au tyran ses méfaits. L’ayant eu, elle va l’enterrer : « Nous planterons des fleurs et danserons en rond »[23]. Le fait de danser en rond attribue à ces fossoyeurs-danseurs une nature angélique surtout que la durée de ces danses peut s’allonger éternellement :

Jusqu'à l'heure où j'aurai perdu ma jarretière
Le roi sa tabatière
L'infante son rosaire
Le curé son bréviaire [24]

Le futur antérieur accentue la certitude de la venue de ce jour.

 

 6. LA VIERGE

 

       Marie, parle d’une femme qu’est Marie Laurencien : la peintre et la poétesse qu’avait connue Apollinaire. Mais il peut aussi renvoyer à la Vierge pour plusieurs raisons: la femme dont parle le poème est une femme neutre, dépourvue de ses puissances maléfiques. Entre les deux danseuses : la « petite fille »[25] et la «mère-grand »[26], s’impose l’innocence de la vierge avec l’absence de la femme adulte et ses séductions. D’autre  signes renforcent cette conviction : les cloches qui sonnent « Et la musique est si lointaine »[27] qu’elle semble venir des cieux. Une autre indication évangélique soutient cette thèse. Elle est celle du livre ancien : « Un livre ancien sous le bras »[28].

Les Sept Épées renvoient aux sept doleurs qui ont fondé le cœur de la Vierge.

 

 7.LES ANGES ET LES DÉMONS

 

       Les anges, à l’instar des autres figures mythiques, subissent une dégradation. Ils s’opposent aux démons qui, par contre, connaissent une gradation. Ainsi les anges sont identiques aux humains. Ils ont des statuts semblables aux leurs. C’est alors que «  l’un est vêtu en officier »[29] et « l’un est cuisinier »[30]. Alors que le premier assure la sécurité publique, le second garantie la sécurité alimentaire. Les anges sont, ensuite, chosifiés : « Anges frais débarqués à Marseille hier matin »[31]. Les qualificatifs « frais » et « débarqués » transforment ces anges en marchandises. Cette image métaphorique symbolise la décadence du poète et de sa condition en simple employé de l’hôtel. Les anges sont aussi des serviteurs du poète : « des anges diligents travaillent pour moi à la maison »[32].

      Et parce qu’on est dans le monde apollinairien, il faut toujours attendre l’image paradoxale. C’est ainsi que les anges deviennent des assassins et des criminels : « Un ange a exterminé pendant que je dormais »[33] les agneaux et les bergers.

Les démons, par contre, deviennent dominants. Ils conduisent la race humaine selon « Le chant du firmament […] »[34]. Ils les font danser aux sons de leurs violons dans leur descente et leur recul.

Et c’est presque toujours le même penchant qui agit sur lui et le pousse à controverser les choses. Bouleversement espéré par Apollinaire pour modifier l’ordre de la société et de ses mœurs, pour qu’il puisse trouver une position dans ce monde qui le jette et le rejette. Tout émane, donc, de ce complexe d’infériorité.

 

 8. LE PEUPLE JUIF 

 

Dans sa quête douloureuse d’identité, le poète, suivant un voyou, le compare aux Hebreux, lui au Pharon : « Lui les Hebreux moi Pharon »[35].

Le Synagogue présente, mais d’une perspective ironique, deux juifs : Ottomar Schalem et Abraham Lœweren qui vont à la synagogue en longeant le Rhin. Ils sont si furieux qu’ils font rire le vieux fleuve. Ils se disputent car ils aiment la même femme. Il s’agit de « Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu »[36]. Une femme de telles conditions ne vaut pas la peine d’être aimée. Pourtant une guerre risque de se déclencher, entre les deux, à cause d’elle. Mais parce que c’est un jour de Sabbat, les deux sont obligés à baiser la thora et à sourire l’un à l’autre.

Leur religion ne bride pas seulement leur colère et leurs sentiments, mais leur liberté aussi. «Tandis que les chrétiens passent avec des cigares »[37], Ottomar Schalem et Abraham Lœweren sont privés de ce droit « Parce que pendant le Sabbat on ne doit pas fumer »[38].

 

 9. L’HOLOCAUSTE

 

Dans Voie Lactée I, Le poète compare sa douleur causée par l’amour à l’Holocauste. Il est jeté et rejeté innombrablement, par les mains des croyants, dans le brasier où flambent déjà « […] Les membres des intrecis […] »[39]. Mais au lieu de souffrir, le poète se réjouit de l’ardeur adorable du brasier car c’est du feu de ses délices qu’il s’agit ici. Ce feu si cher lui assure un renouvellement : « Voici le paquebot et ma vie renouvelée »[40]. C’est également pourquoi il se distingue car il n’y a rien de commun entre lui et ceux qui craignent les brûlures. Distinction qui le fait rapprocher plus du Phénix et du Salamandre, créatures mythiques qui feignent la mort et renaissent du feu. Le feu symbolise la création poétique qui distingue, en effet, le poète.

 

 

 

 

 

 

 



[1] Guillaume Apollinaire, Zone, Alcools, Gallimard, Paris, 2008, p.31

[2] Ibid

[3] Ibid, p.32

[4] Ibid, p.33

[5] Ibid, p.37

[6] Ibid, p.39

[7] Guillaume Apollinaire, La Loreley, Ibid, p.183

[8] Guillaume Apollinaire, Cortège, Ibid, p. 99

[9] Guillaume Apollinaire, L’Érmite, Ibid, p.146

[10] Ibid, p.147

[11] Guillaume Apollinaire, La Maison des Morts, Ibid, p.88

[12] Guillaume Apollinaire, La Maison des Morts, Ibid , p. 90

[13] Guillaume Apollinaire, Rhénanes d’Automne, Ibid, p.188

[14] Ibid

[15] Ibid

[16] Guillaume Apollinaire, La Maison des Morts, Ibid, p. 95

 

[17] Guillaume Apollinaire, Le Larron, Ibid , p. 133

[18] Ibid, p. 137

[19]  Ibid, p.139

[20] Ibid, p

[21] Ibid, p

[22] Guillaume Apollinaire, Salomé, Ibid, p. 126

[23] Ibid, p.128

[24] Guillaume Apollinaire, Salomé, Ibid, p.128

[25] Guillaume Apollinaire, Marie, Ibid, p105.

[26] Ibid

[27] Ibid

[28] Ibid

[29] Guillaume Apollinaire, Blanche Neige, Ibid, p107

[30] Ibid

[31] Guillaume Apollinaire, La Porte, Ibid, p.128

[32]  Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles V,  Ibid, p.204

[33] Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles III, Ibid, p.198

[34]  Guillaume Apollinaire, Voie LactéeII, Ibid, p.56

[35] Guillaume Apollinaire, La Chanson du Mal-Aimé, Ibid, p. 43

[36] Guillaume Apollinaire, Le Synagogue, Ibid, p. 179

[37] Ibid

[38] Guillaume Apollinaire, Le Synagogue,  Ibid,  p. 179

[39] Guillaume Apollinaire, Le Brasier II, Ibid, p. 157

[40] Ibid, p.158

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Tenekeu cedric 17/01/2017 15:57

Bonsoir à tous

raja 25/01/2010 20:25


bonjour.
merci pour votre passage sur le blog des ayiriens. certes le poème est jonché d'images mais la nostalgie y est également ou davantage présente.
à titre informatif. il va falloir protéger vos écrits.
Copier / coller est aisément faisable sur votre site.
merci pour votre compréhension
http://raja.over-blog.fr/
http://www.rajaabdelkader.c.la/
http://elevesdumaroc.c.la/


lise ornele 24/11/2014 22:38

moi meme je suis tres contente